Espaces Africains

Certification foncière, pluralisme normatif et stratégies de résistance à Gokra

AUTEUR : Tapé Gboua Axel-Wilfried BRIGNON – Moussa KONÉ

Résumé

La généralisation des politiques de certification foncière en Afrique de l’Ouest repose sur le principe d’une sécurisation juridique progressive des droits ruraux par la puissance publique. À partir d’une étude de cas menée dans le village de GOKRA (Centre-Ouest de la Côte d’Ivoire), cet article interroge ce principe en analysant les conditions sociales, normatives et politiques de la non-appropriation locale de la certification foncière. Mobilisant une approche méthodologique mixte, elle combine une enquête quantitative menée auprès de 100 ménages agricoles et une analyse qualitative fondée sur 40 entretiens semi-directifs réalisés auprès de chefs coutumiers, responsables de lignages, acteurs administratifs et agriculteurs. Les résultats montrent que cette non-adoption ne relève ni d’un déficit d’information ni d’un simple obstacle technique, mais d’un processus actif de régulation foncière inscrit dans un contexte de pluralisme normatif. La certification foncière est localement perçue comme une technologie de pouvoir susceptible de reconfigurer les équilibres coutumiers, de fragiliser les autorités lignagères et de rigidifier des arrangements fonciers historiquement négociés. Face à cette menace perçue, les acteurs locaux déploient des stratégies de résistance et d’adaptation qui privilégient la reproduction de normes coutumières flexibles et socialement légitimes, au détriment de l’enregistrement juridique formel. L’étude met en évidence le rôle central des normes coutumières, des rapports de pouvoir locaux et des stratégies d’adaptation communautaires dans la régulation foncière. Elle montre que la certification foncière, loin d’être un simple instrument juridique, constitue un processus socialement négocié, dont l’efficacité dépend étroitement de son articulation avec les réalités locales et les capacités institutionnelles.

Abstract

The widespread implementation of land certification policies in West Africa is grounded in the principle of the gradual legal securing of rural land rights by the state. Drawing on a case study conducted in the village of Gokra (Centre-Western Côte d’Ivoire), this article critically examines this principle by analysing the social, normative and political conditions underlying the local non-appropriation of land certification. Adopting a mixed-methods approach, the study combines a quantitative survey of 100 farming households with a qualitative analysis based on 40 semi-structured interviews conducted with customary authorities, lineage leaders, administrative actors and farmers. The findings show that this non-adoption cannot be explained by a lack of information or by technical constraints alone. Rather, it reflects an active process of land regulation embedded within a context of legal pluralism. Land certification is locally perceived as a technology of power capable of reshaping customary balances, weakening lineage-based authorities and rigidifying land arrangements that have historically been negotiated and adaptable. In response to this perceived threat, local actors develop strategies of resistance and adaptation that prioritise the reproduction of flexible and socially legitimate customary norms over formal legal registration.The study highlights the central role of customary norms, local power relations and community-based adaptive strategies in land governance. It demonstrates that land certification, far from being a purely legal instrument, constitutes a socially negotiated process whose effectiveness depends closely on its articulation with local realities and institutional capacities.

Keywords : land certification; legal pluralism; land governance; Côte d’Ivoire; rural areas